Acte 3 : le dénouement (17-19 décembre), les Chefs d’Etat
Nos collègues pandas aux badges jaunes (ONG) ont finalement tous été expulsés du Bella Centre vers 3h du matin la nuit dernière. Ce jeudi 17 décembre, en arrivant au Bella Centre, nous trouvons la porte du bureau WWF fermée à clef, avec plus personne dedans. Je n’aurai jamais été aussi triste qu’à ce moment là, en repensant à mes collègues tellement dévoués et professionnels honteusement mis à la porte des négociations devant décider du sort de la planète et de l’humanité.
Les accès sont limités et les rares badges jaunes ne peuvent pas aller plus loin que le centre d’information à l’entrée. L’ambiance est vraiment étrange, les ONG ayant été remplacées par les allées et venues des Chefs d’Etat , entourés par des floppées de gardes du corps et suivis par des caméras hystériques.
Mais dans cette ambiance étrange, tout devient à nouveau possible, comme si les barrières habituelles tombaient. Nous obtenons un deuxième badge rose pour notre directeur international de l’initiative climat, Kim Carstensen : un danois devenu français, dans la délégation de l’équipe présidentielle Même ma collègue chinoise est accueillie par le gouvernement chinois, pourtant méfiant par rapport aux ONG. Nous nous mobilisons avec les députés verts français et européens pour obtenir les dernières versions des textes de négociation. Le Ministre de l’Environnement nous téléphone régulièrement pour nous filer des informations sur les réunions à huit clos, pour nous dire quel pays bloque et sur quel élément du texte. Alors que l’équipe du Ministre de l’Environnement risque elle aussi de se faire expulser de son bureau, après l’invasion de l’équipe présidentielle de Sarkozy, nous leur prêtons un de nos bureaux désormais vide. Les conseillers de Sarkozy y préparent le discours du Président et nous leur faisons nos briefing et nos commentaires du type n’oubliez pas « financemets de long terme » et « juridiquement contraignant »…
Le discours en plénière du Président sera plutôt audacieux, invitant à un sursaut et surtout à une réunion d’urgence entre chefs d’Etat pour écrire l’accord. Mais c’est la douche froide le lendemain lorsque nous entendrons le speech de Barack Obama, essentiellement tourné vers des questions nationales de sécurité énergétique. Hillary Clinton avait pourtant bien annoncé la nécessité de lever 100 milliards de dollars par an sur le long terme, mais cette fois Obama est venu les mains vides, avec un discours froid et pragmatique, visiblement écrit pour rassurer un Congrès républicain. La Chine et l’Inde ne font pas preuve de grande volonté non plus. Il ne reste plus que Lula, pour le Brésil, qui continue à faire preuve d’ambition pour arriver un accord à la hauteur de l’urgence climatique. « L’alliance verte », à laquelle nous avons beaucoup cru pour contrer les géants chinois et américain n’aura donc pas tenu le choc. Cette alliance aurait pu associer les pays plus progressistes, tels que la France, le Royaume-Uni, la Norvège en Europe ; l’Afrique du Sud, l’Ethiopie et le Sénégal en Afrique ; le Mexique, le Brésil, le Costa Rica et la Colombie en Amérique Latine ; l’Inde, l’Indonésie et les Maldives en Asie. Jean-Louis Borloo nous avait bien annoncé une déclaration conjointe de 8 pays, y compris Sarkozy, Brown, Zenawi, et Lula, mais on a jamais vu cette déclaration sortir, si ce n’est des versions bilatérales : déclaration France-Brésil, déclaration France-Ethiopie, déclaration France-Indonésie, mais au contenu plutôt creux. En travaillant sur la base du texte équilibré et solide de Cutajar, la constellation verte aurait ensuite pu laisser la main à Obama pour convaincre la Chine dans la dernière ligne droite.
Mais dans la nuit du 17 au 18 décembre, il en a été décidé autrement. Rasmussen, le Premier Ministre danois, manquant clairement d’expérience en diplomatie et très contesté par les pays du G77, convoque une réunion à huit clos, de 23h à 2h30 du matin, dans une petite salle sans traduction du Bella Center (sans traduction, ce qui aggrave encore la perception d’un processus dominé par les occidentaux anglo-saxons). Dans la salle, il y a 27 Chefs d’Etat et de gouvernement des principaux blocs régionaux :
- Pour l’Europe : Royaume-Uni (Brown), Allemagne (Merkel), France (Sarkozy), Suède (Reinfeld), Espagne, Danemark, Norvège + représentant UE et Commission ;
- Autres pays et « ombrelle » : USA (Clinton), Japon, Australie, Russie (Medvedev)
- Pays émergents : Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud
- Autres pays Amérique Latine : Mexique, Colombie
- Autres pays Asie : Corée du Sud, Indonésie
- Groupe Afrique : Ethiopie, Algérie
- Président G77 : Soudan
- Pays les Moins Avancés : Lesotho, Bangladesh
- OPEC : Arabie Saoudite
- Pays insulaires : Grenade, Maldives.
Il s’agissait donc d’un G27, ou une sorte de « G20 » élargi, regroupant les principaux pays les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre, avec une représentation géographique des principaux blocs de négociation, en somme une sorte de « Conseil de sécurité du climat ». En soi une bonne idée pour tenter de sauver les négociations dans cette dernière nuit avant l’arrivée d’Obama venu non pas pour négocier mais pour entériner un accord devant être déjà tout prêt, n’ayant que 4 heures à passer sur le sol danois.
Seulement les négociations bloquent toute la nuit, face au refus des pays émergents, surtout de la Chine, mais aussi en partie de l’Inde d’avoir dans le texte un objectif global de 50% de réduction des émissions d’ici à 2050, et un traité juridiquement contraignant s’appliquant aussi aux pays émergents.
Sarakozy quitte les négociations relativement satisfait, alors qu’un accord semble avoir été trouvé avec Zenawi (Ministre ethiopien) représentant de l’Afrique pour écrire le texte le restant de la nuit, mais les sherpas ne suivent pas et le lendemain matin, il n’y a toujours pas de texte consensuel.
Dernier jour, le 18 décembre, nous voyons à nouveau défilé des textes de plus en plus rapidement : à nouveau un texte danois version américaine, puis un texte de l’Union Européenne nettement plus ambitieux mais rapidement retoqué pour son manque de diplomatie envers la Chine et les autres pays émergents…
A ce moment il y a le discours d’Obama, décevant, puis une réunion de crise avec tous les chefs d’Etat européens qui ne parviennent pas à se mettre d’accord pour passer à 30% de réduction des émissions ; puis on ne parle même plus de 30% mais simplement de la comparabilité des objectifs avec ceux de la Chine et des Etats-Unis. Nicolas Sarkozy sort du pavillon européen en déclamant que les négociations sont très difficiles et qu’il ne veut pas d’un accord médiocre. Les 26 ou 27 Chefs d’Etat sont enfermés toute la journée dans cette petite salle pour rédiger le texte final, à l’écrire de leurs propres mains. On se demande où sont passées les pages et les pages de travail de négociation d’experts des deux années précédentes, quel gâchis ! Les ONG sont proches de la salle mais ont de moins en moins d’informations, souvent au bout du roulot après ces deux semaines à travailler jours et nuits, et pour les derniers jours à faire le même travail avec dix fois moins de personnel à l’intérieur des négociations…
Vers 20h on apprend que la conférence de presse d’Obama est annulée, puis celle de UNFCCC, puis les rumeurs courent que les Chefs d’Etat et Ministres de Chine, Inde et Brésil sont déjà partis, après Medvedev pour la Russie. Le mot « échec » résonne de plus en plus fort. Puis au dernier moment, Obama voit à nouveau Merkel, Brown et Sarkozy, puis rappelle les Ministres indiens et chinois partis à l’aéroport. Il rédige quelques lignes de texte sur la transparence, sur un bout de papier. Un accord est trouvé avec les grands émergents ; la France menace de partir voyant un accord au rabais, mais reste pour sauver la face ?
Nous ne saurons sans doute jamais tout ce qui s’est dit dans ces dernières heures et minutes, mais toujours est-il qu’il en est sorti un « Accord », drôle d’’accord car il n’a pas pas été formellement signé par les 27 Chefs d’Etat présents dans la petite salle de négociation, ni même adopté en plénière par les 192 pays représentés au sein des Nations Unies ; en demandant qui serait contre, 4 pays se sont manifestés durant la plénière pour voter contre. Durant toute la nuit de cette plénière sans fin, il y a eu de très nombreuses plaintes, notamment de Tuvalu, du Venezuela, de la Bolivie, du Nicaragua, de Cuba mais aussi du Soudan ; ces pays ont été les plus durs à l’égard de cet accord jugé non légitime, car issu d’un processus anti-démocratique et peu transparent, et beaucoup trop faible pour assurer la survie des pays les plus vulnérables.
Le projet d’accord est disponible sur le site : http://unfccc.int/2860.php
Cet accord est faible car il ne contient pas d’objectif global de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais simplement une liste d’objectifs nationaux devant être finalisés au plus tard le 1er février 2010. Il contient certes des promesses de financements à court et long terme, mais sans aucune garantie que ces financements seront vraiment déboursés, ou qu’ils ne seront pas simplement le recyclage de financements et prêts existants sous le label climat. Surtout, il ne règle pas la question de la forme juridique du nouvel accord qui devrait remplacer Kyoto en fin de vie, en 2012, mais personne n’a dit non plus que Kyoto ne devrait pas continuer pour une deuxième période d’engagement.
En bref, il y a de très nombreux problèmes qui n’ont pas été résolus, et il nous reste du pain sur la planche pour arriver, on l’espère, à un meilleur accord en 2010 à Mexico.
Télécharger l'accord de Copenhague (en anglais)
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